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Depuis six mois entiers, seule en sa maisonnette,
          La pauvre aveugle soupirait.
Que les jours étaient longs pour son âme inquiète !
Jours que rien à ses yeux des nuits ne séparait !
          Dolente, abattue, amaigrie,
          Mais, comme un ange, belle encor,
          Elle donnait ainsi l'essor
          À sa constante rêverie :

— « J'éprouve ce matin comme un charme inconnu,
Et je crois respirer le même air que Baptiste.
J'ai prié de bon coeur, et je me sens moins triste...
          Plus de doute... il est revenu !

Jeanne, depuis trois jours, se tient sur la réserve
Et change de propos quand je lui parle de lui ;
Mais j'entends son silence : il n'est ruse qui serve...
          On veut me surprendre aujourd'hui...

Mais, s'il est arrivé, pourquoi tant de mystères ?
Pourquoi ne vient-il pas me rassurer d'abord ?
Il sait bien que c'est lui l'arbitre de mon sort
          Qu'ici j'attends, qu'ici j'espère !

          Il est pour moi l'astre du jour ;
          Il est le seul bien que j'envie ;
          Il est ma joie, il est ma vie,
          Cent fois plus... il est mon amour.

          Qu'il vienne donc pour que je vive !
          Ennuis, chagrins, j'oublierai tout...
          Mais qu'il se hâte, qu'il arrive,
          Car, hélas ! ma force est à bout.

          Loin de lui, mon âme est en proie
Au plus affreux tourment, à la crainte, au regret,
Et sur soi repliée, elle-même se broie,
          Cette âme que rien ne distrait. »

Extrait du chant 2 de L'aveugle de Castel-Culié (1854)

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