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À madame Louis Weill, de Paris.

Jolie dame, c’est vrai : le mois dernier, je signai
Un morceau carré
De papier timbré
Et je me vis aussitôt maître,
Non pas, comme vous l’avez appris,
D’une métairie à six têtes avec un jardin anglais,
Toute couverte d’épis et de groupes d’arbres ;
Mais d’une petite, petite vigne
Que j’ai baptisée : À PAPILLOTE !
Où pour chambre je n’ai qu’une grotte,
Où les ceps se compteraient aisément.
D’un bout de haie à l’autre bout
Sa longueur guère ne se déploie ;
Cent de mes pareilles ne feraient pas une lieue,
Six linceuls la couvriraient.

Eh bien ! pourtant, telle qu’elle est, vingt ans je l’ai rêvée.
Vous riez, Madame, de mon bonjour ?
Vous rirez bien davantage quand je vous dirai
Que, depuis que je l’ai achetée,
Plus riche en fruit
Je n’en vois aucune.
Neuf cerisiers, voilà mon bois ;
Dix rangs de vigne font ma promenade.
Des pêchers, ils sont miens ; des noisettes, elles sont miennes ;
J’ai deux ormeaux ; j’ai deux fontaines.
Que je suis riche !
Ma muse est une métayère.
Oh ! je veux vous peindre, pendant que je tiens le pinceau,
Notre pays aimé du ciel.

Ici, nous faisons tout naître, en égratignant la terre.
Qui en possède un lambeau se prélasse chez moi ;
Il n’y a pas de petit bien, sous notre soleil.

Vous me direz bien qu’à Paris, dans la serre chaude,
Deux mois avant nous, vous faites tout mûrir.
Qu’est votre fruit ? De l’eau claire
Qu’un feu savant fait roussir.
Mais, belle dame, ici, vous ne vivriez que de fruits.
Vous ôteriez votre gant luisant ;
Nous vous verrions à chaque minute
Détacher de la branche une belle pêche fondante,
Y planter votre blanche dent;
Comme nous, vous la boiriez presque
Sans en ôter la fine peau ;
Car, depuis la peau jusqu’au noyau,
Elle fond dans la bouche… C’est du miel !

Madame, dans le Nord, vous avez de grandes choses,
Des églises, des palais qui montent haut, bien haut,
Et le travail de l’homme est plus beau chez vous autres.
Mais venez faire quatre ou cinq pauses
Sur les bords de la Garonne, aux beaux jours d’été ;
Vous verrez que le travail de Dieu
Nulle part n’est beau comme ici.
Nous avons des rocs vêtus en velours, qui verdoient ;
Des plaines, toujours dorées,
Des vallées, où nous buvons un air sain :
Et, quand nous nous promenons, partout nous foulons des fleurs.

La campagne de Paris a bien fleurs et pelouse ;
Mais elle est trop grande dame, elle est triste, dormeuse.
Ici, mille maisonnettes rient au bord d’un ruisseau;
Notre ciel est riant, tout s’amuse, tout vit.
Depuis le mois de mai, quand le beau temps s’équilibre,
Pendant six mois dans l’air une musique résonne.
À mille rossignols cent pâtres font concurrence ;
Et tous chantent l’Amour, l’Amour qui est toujours neuf.
Votre Grand-Opéra, surpris, ferait silence
Quand le jour de la nuit déchire le rideau
Et que, sous un ciel qui s’allume aussitôt,
Écouté du bon Dieu, notre concert commence.
Quels refrains ! Quelle voix ! Tenez, ils s’y font, aujourd’hui ;
L’un chante sur le coteau, et l’autre dans le guéret.

« Ces montagnes,
Qui sont si hautes,
M’empêchent de voir
Où sont mes amours.
Baissez-vous, montagnes,
Plaines, haussez-vous,
Pour que je puisse voir
Où sont mes amours.» 1

Et mille voix, aussitôt résonnant dans les airs,
Vont, à travers les rideaux bleus,
Faire sourire les anges là-haut.
La terre embaume les chanteurs.
Les rossignols, sur l’arbre en fleur,
Chantent plus fort, à qui mieux mieux.
C’est juste, et personne ne bat la mesure.
Et pour tout entendre, tant que le concert dure,
Ma vigne est un siège d’honneur ;
Car je plane, du coteau où ma grotte s’élève,
Sur le paradis d’Agen, la vallée de Vérone.

Que je suis bien, dans ma vigne ! Oh ! je n’y vais jamais assez.
Pour elle, je me suis fait poète-vigneron ;
Je délaisse même les chansonnettes.
Je ne rêve qu’échalas, que pampres, que treilles,
Sur le chemin je trouve de petites pierres,
Je les porte dans ma vigne et j’en fais des tas,
J’y aurai une maisonnette et des tonnelles fraîches.
Chaque ami à son tour y sera fêté ;
Et, quand viendront les vendanges, mon cellier sera fermé :
Avec tous mes amis, sans paniers, sans corbeilles,
Nous aurons d’avance tout vendangé.

Oh ! ma jeune vigne,
Le soleil te regarde chaleureusement.
Porte-moi de tout,
Aussi, quand il bruine,
N’en perds aucune goutte.
Mon feu s’assoupit.
Ma Muse se fatigue ;
Mes amis, demain,
Pourraient m’échapper :
Mais toi, jeune amie,
Vigne au fruit savoureux,
Avec ta fleur-figue,
Et tes bons raisins,
Attache-les-moi !
Récolte abondante
Ainsi tu me vaudras.
Pour l’âme aimante,
Récolte ne vaut pas
Serrements de mains.

Et tout pousse, tout croît. Et seul je n’y suis guère
À l’heure où je n’ai personne, mes souvenir fidèles
Me font compagnie, et les plus vieux
Se rajeunissent pour me plaire.
Aujourd’hui une nuée m’en est venue.

Je vois la prairie où je sautillais ;
Je vois la petite île où je broussaillais,
Où j’ai pleuré, où j’ai ri.

Je vois plus loin le bois feuillu
Où près de la fontaine je me faisais rêveur,
Depuis que l’on m’avait dit qu’un fameux écrivain 2
Avait doré le front d’Agen,
En faisant retentir ses vers, dans l’air,
Au bruit de cette onde d’argent.

Mais je veux dire tout. Devant, à gauche, à droite,
Je vois plus d’une haie épaisse, que j’ai trouée ;
Plus d’un pommier, que j’ai ébranché ;
Plus d’une vieille treille où l’on m’a fait la courte échelle
Pour atteindre le fin muscat.

Madame ! vous le voyez, vers mon passé je retourne,
Sans que mon front en ait rougi.
Que voulez-vous ! Ce que j’ai dérobé je le rends,
Et je le rends avec usure.
À ma vigne, je n’ai pas de porte ;
Deux ronces en barrent le seuil.
Lorsque par une trouée, je vois le nez des maraudeurs,
Au lieu de m’armer d’une gaule,
Je m’en retourne, je m’en vais, pour qu’ils puissent y revenir.
Celui qui jeune vola, vieux se laisse voler.

In Les Papillotes, traduction de Boyer d’Agen (août 1845)

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1 Couplet populaire d’une chanson attribuée à Gaston Phébus.
2 Joseph Juste Scaliger :humaniste né à Agen en 1540 et mort à Leyde en 1609. Converti au protestantisme 1562, il se réfugia à Genève après la Saint-Barthélemy, puis devint professeur à Leyde.

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