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L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence,
Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs.
Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants,
Leur assiette de Chine où de l’or se balance.

 

D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger,
Et, pointe autour de quoi l’onde en cercles se plisse,
Leur gros bouton bronzé qui commence à nager
Est une cassolette avant d’être un calice.

 

D’autres, encor plus loin du moment de surgir,
Promesse de boutons par l’eau glauque couverte,
Se bercent d’un remous sous l’ample feuille verte
Qu’on voit, comme un plateau de laque, s’élargir.

 

Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente,
Il en est d’achevés que leur tige me tend,
Complètement éclos, comme, sur cet étang,
Les nénuphars berçant leur soucoupe insolente.

 

D’autres n’ont encor pu qu’atteindre le niveau…
Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse,
Qu’on laisse à fleur d’esprit flotter avec paresse,
Comme les nénuphars qui pointent à fleur d’eau.

 

Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde,
D’autres pensers germés mystérieusement,
Qui montent en secret vers leur achèvement,
Comme les nénuphars qui dorment sous l’eau lourde.

 

In Les Musardises (1911)

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