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In Recueil de l'Académie des Jeux Floraux - 1925
Les Frères Douladoure, Imprimeurs (1925 ; p. 278-280, Extrait)

RAPPORT SUR LE
CONCOURS DE POÉSIE FRANÇAISE
Lu en séance publique, le 30 avrile 1925
Par M. J. MARSAN
L'un des Quarante Mainteneurs

[...]
Vous l'avez vu, Messieurs, dans les longues séances de vos bureaux, ce septième siècle de notre histoire débute de la façon la plus encourageante ; les mois derniers nous ont apporté les preuves, trop nombreuses peut-être, d'une ferveur académique qui ne se lasse pas.
          Doit-on s'en étonner ? On a dit beaucoup de mal des prix littéraires, mais il ne semble pas que ces ironies faciles découragent personne de les rechercher, ni même de les offrir. Chaque année voit s'instituer des concours nouveaux, certains assez inattendus. Après les Académies parisiennes ou provinciales, des sociétés sans caractère officiel, des organisations de tout genre, des revues en quête de publicité, des Mécènes qui, fortune faite, se consacrent au culte de la beauté, des éditeurs, dans l'esprit le plus désintéressé sans doute… C'est comme un grand besoin de distribuer des couronnes, d'encourager les espoirs naissants. Et de jeunes fronts s'offrent à ces lauriers. Et la foule même s'intéresse à ces tournois, marque les coups, applaudit ou siffle les vainqueurs. Tout cela, comme il convient, parmi beaucoup d'intrigues, de jalousies, de rivalités et de fracas.
          Nos Jeux, il est vrai, ne se déroulent pas dans cette atmosphère tumultueuse. Peut-être apportent-ils moins de gloire que quelques autres ; ils déchaînent aussi moins de colères cabotines. Les poètes pourtant ne nous oublient pas. Nous avons eu à examiner cette année 602 pièces de vers. Que ce chiffre nous vaille l'indulgence de ceux qui pourraient trouver à redire à nos jugements !
          Toutes ces pièces ne sont pas de premier ordre ? Je l'espère bien. Que deviendrions-nous en présence de six cents chefs-d'oeuvre ? Clémence Isaure n'y suffirait pas. Ses jardins ne donnent que des fleurs de choix ; mais ils les donnent avec mesure et discrétion. Le terrain ne se prête pas à une culture intensive. Et puis, le génie ne serait plus le génie, s'il courait les rues, ou les concours académiques.
          Après les avoir entendus parmi vous, j'ai voulu lire à loisir l'imposante série de ces poèmes. Je sors de cette lecture, non pas ébloui, mais la tête un peu brouillée et bourdonnante. Tant de paysages et de décors ont défilé devant moi ! J'ai parcouru tant de siècles et tant de pays ! J'ai vu naître tant d'aurores, resplendir tant de midis, se coucher tant de soleils, se lever tant de lunes rêveuses ! J'ai vu tant de mélancolies épancher leur cours intarissable, tant d'espoirs s'exalter, se boursoufler tant d'enthousiasmes ! J'ai reçu tant de confidences que je ne demandais pas !
          Tour à tour, je me suis attendri et j'a frémi d'indignation. Des vers se sont déployés en cohortes massives, où l'on entendait la voix de toutes les écoles : vers classiques sagement alignés, strophes romantiques, bronzes d'art à la mode parnassienne, timides essais de symboles : une foire d'échantillons. Parfois même une note plus moderne et plus émouvante, mais qui se perdait bien vite au milieu d'un concert.
          Des rythmes confus chantent encore à mes oreilles ; des images indécises se mêlent dans mes souvenirs. Je suis saturé de métaphores, de périphrases, d'épithètes, d'invocations à la muse, d'éloquentes prosopopées, et j'emprunterais volontiers à l'un de nos concurrents cette parole amère : Ah ! Tant de verbes, d'adjectifs, de périphrases !... 1
          Ce vers désabusé, nous l'avons rencontré dans une pièce qui porte en guise de signature cette mention surprenante : « Âge de l'auteur, onze ans et demi... »
          Tant de sagesse à cet âge et tant de lassitude déjà ! Cet enfant nous a émerveillés. Si encore il se contentait de nous offrir une âme gentiment poétique... Mais son expérience s'offre à nous instruire ; il a toute une philosophie ; il a dressé à son usage une poétique, il défend son oeuvre et si, d'aventure, on croit y découvrir quelque négligence, il nous avertit : « Les deux vers de quatorze syllabes ont été voulus par l'auteur qui affectionne cette sorte de mesure. » Il l'affectionne... Grand Dieu ! depuis combien d'années ?
          Devant ce prodige, l'Académie est restée sans voix, ce qui l'empêchait d'émettre un vote. Elle a tenu cependant à rappeler que, l'anonymat étant la règle absolue de ses concours, les concurrents doivent, sous peine d'être exclus, s'abstenir de tout commentaire, de toute indication personnelle.
[...]
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1 Ce vers est tiré de la dernière strophe du poème La paix de Sabine Sicaud (Poèmes d'enfant, 1926).

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