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« Sabine Sicaud » par J. M.*

In Les Annales. Revue mensuelle des Lettres françaises, no 96, 65e Année, octobre 1958, pp. 47-48

 

 

         Il était une fois une petite fille qui vivait près de Villeneuve-sur-Lot, dans une demeure au nom prédestiné, « La Solitude ».

Chaque jour elle s’entretenait avec ses amis « les merles en habit et les carpes vénérables », « le vert platane et les vieux cyprès bourru », pénétrant leur âme secrète qu’elle évoquait ensuite dans des poèmes. Car cette petite fille était un grand poète, unissant la sensibilité et la fraîcheur d’imagination de l’adolescence à une précoce maturité.

         Sabine Sicaud n’avait que treize ans en 1926, lorsque parurent à Poitiers, présentés par Anna de Noailles, ses Poèmes d’Enfant (1). Les amis de la poésie y reconnurent immédiatement la marque du génie naissant. Pourtant, ce livre ne fut point accompagné d’une publicité tapageuse, il ne donna lieu à aucune campagne de presse de mauvais goût, et il ne changea rien à l’existence de cette fillette méditative et joyeuse. Mais en secret, les Poèmes d’Enfant pénétraient lentement ce public épars et silencieux qui fonde les réputations véritables.

         Peu après la publication de ses poèmes, Sabine Sicaud fut terrassée par la maladie : une maladie impitoyable, torturante, dont on ne parvint pas à la guérir. Elle mourut à l’âge de quinze ans, le 12 juillet 1928. C’est pour le trentième anniversaire de sa mort que ses œuvres vont être réunies en un volume (2). Ce volume, remarquablement préfacé par François Millepierres, est composé d’une partie du recueil de Poitiers, devenu introuvable, et de poèmes inédits. On y voit palpiter des plumages d’oiseaux, les sombres lueurs de la « Vigne Vierge », tout un monde animal et végétal.

         Quant aux poèmes qui datent de l’époque de sa maladie, ils sont les cris poétiques les plus poignants peut-être que la souffrance physique ait jamais inspirés. Certains disent la révolte, d’autres la patience, cette humble patience que les enfants, les bêtes et les plantes opposent à la douleur.

                                                                                                               J. M.

VIGNE VIERGE D’AUTOMNE

Vous laissez tomber vos mains rouges,
Vigne vierge, vous les laissez tomber
Comme si tout le sang du monde était sur elles.

À leur frisson, toute la balustrade bouge,
Tout le mur saigne,
Ô vigne vierge... Tout le ciel est imbibé
D'une même lumière rouge.

C'est comme un tremblement d'ailes rouges qui tombent,
D'ailes d'oiseaux des îles, d'ailes
Qui saignent. C'est la fin d'un règne -
Ou quelque chose de plus simple infiniment.

Ce sont les pieds palmés de hauts flamants
Ou de fragiles pattes de colombes
Qui marchent dans l'allée.
(Où vont-elles, si rouges ?)
Leurs traces étoilées
Rejoignent l'autre vigne, où l'on vendange.
Si rouge,
Est-ce déjà le sang des cuves pleines ?
Ah ! simplement la fête des vendanges,
Simplement n'est-ce pas ?

Et pourtant, que vos mains sont tremblantes ! Leurs veines
Se rompent une à une... Tant de sang...
Et cette odeur si fade, étrange.
Ces mains qui tombent d'un air las,
Ô vigne vierge, d'un air las et comme absent,
Ces mains abandonnées...

(Lady Macbeth n'eut-elle pas ce geste
Après avoir frotté la tache si longtemps ?)

Mains qui se crispent, mains qui restent
En lambeaux rouges sur octobre palpitant;
Dites, oh ! dites chaque année
Êtes-vous les mains meurtrières de l'Automne ?

Ou chaque année,
Sans rien qui s'en émeuve ni personne,
Des mains assassinées
Qui flottent au fil rouge de l'automne ?

*Jeannine Moulin

1 : Poèmes d’Enfant, Préface de Madame la comtesse de Noailles, Poitiers, Les Cahiers de France, 1926.

2 : Les Poèmes de Sabine Sicaud, avant-propos de François Millepierres, Paris, Stock, 1958.

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